Paulo Freire par lui-même

Références : « Paulo Freire par lui-même », dans : Conscientisation, Recherche de Paulo Freire, Document de travail INODEP, Colmar, éditions d’Alsace, 1971, p.10-12.
Note : il s’agit d’une lettre écrite par Paulo Freire adressée à Marcio Mereira Alves en 1968 et que ce dernier publia dans Cristo del pueblo, éd. Ercilla, Santiago de Chili, 1970. De plus courts extraits de cette lettre ont également été publiés sous le titre de « Paulo Freire, éducateur de la conscience populaire », dans : Croissance des Jeunes Nations n°105, Paris, novembre 1970, p.33-34.
Archive : fonds du Centro de Referência Paulo Freire (Brésil), les pages manquantes (p.86-87) ont été complétées par nos soins 

Texte de l’article :

Paulo Freire par lui-même

Je suis né le 19 septembre 1921, à Récife, Estrada do Encanamento, quartier de la Casa Amarela.

Joaquim Temistocles Freire, du Rio Grande do Norte, officier dans la Police Militaire de Pernambouc, spiritiste, sans être membre de cercles religieux, bon, intelligent, capable d’aimer : mon père.

Edeltrus Neves Freire, du Pernambouc, catholique, douce, bonne, juste : ma mère.

Lui est mort il y a longtemps, me marquant pour toujours.

Elle vit et souffre, se confiant sans cesse en Dieu et en sa bonté.

Avec eux j’ai appris le dialogue que j’ai essayé d’entretenir avec le monde, avec les hommes, avec Dieu, avec ma femme, avec mes enfants. Le respect de mon père pour les croyances religieuses de ma mère m’a appris à respecter, dès mon enfance, les choix des autres. Je me rappelle encore aujourd’hui avec quelle affection il m’écouta quand je lui dis que je voulais faire ma première communion. Je choisis la religion de ma mère et elle m’aida ê rendre mon choix effectif. Les mains de mon père n’avaient pas été faites pour battre les enfants mais pour leur apprendre à faire les choses. La crise économique de 1929 poussa ma famille à gagner Jaboatao où il semblait moins difficile de survivre. Par un matin d’avril 1931, nous arrivâmes à notre maison, où j’allais vivre des expériences qui me marquèrent profondément.

À Jaboatao j’ai perdu mon père. À Jaboatao j’ai eu faim et j’ai compris la faim des autres. À Jaboatao, encore enfant, je suis devenu un homme à cause de la douleur et de la souffrance qui, cependant, ne me firent pas sombrer dans le désespoir. À Jaboatao j’ai joué à la balle avec les enfants du village. J’ai nagé dans la rivière et j’ai eu « ma première illumination » : un jour je vis une fille nue. Elle me regarda et rit. À Jaboatao, à dix ans, j’ai commencé à penser qu’il y avait beaucoup de choses qui n’allaient pas dans le monde des hommes. Et bien qu’étant encore un enfant, je me demandais ce que je pouvais faire pour aider.

Non sans difficultés je réussis mon examen d’admission ê l’école secondaire. J’avais quinze ans et j’écrivais encore « souris » avec deux « r ». À vingt ans, cependant, à la Faculté de droit, j’avais déjà lu les « Seroès gramaticais » de Carneiro Ribeiro, la « Replica » et le « Treplica » de Rui Barbosa, certains grammairiens portugais et brésiliens, et je commençais à m’initier aux études de philosophie et de psychologie du langage, tout en devenant professeur de Portugais à l’école secondaire. Je commençai, alors, la lecture de quelques oeuvres de base de la littérature brésilienne et de quelques autres oeuvres étrangères.

Comme professeur de portugais, je satisfaisais le goût particulier que j’avais pour les études concernant ma langue, en même temps que j’aidais mes frères aînés à pourvoir aux besoins de la famille.

À cette époque, en raison de la distance, que dans ma naïveté je ne pouvais comprendre, entre la vie elle-même, l’engagement qu’elle exige et ce que disaient les prêtres dans leurs sermons du dimanche, je m’éloignai de l’Église – jamais de Dieu – pendant un an, au plus grand regret de ma mère. J’y revins surtout grâce aux lectures de Tristâo de Atayde dont je me souviens toujours et pour lequel j’ai depuis une admiration sans borne.

En même temps qu’Atayde, je lisais Maritain, Bernanos, Mounier et d’autres.

Comme j’avais une vocation irrésistible de père de famille, je me mariai à vingt-trois ans, en 1944, avec Elza Maia Costa Oliveira de Recife, aujourd’hui Elza Freire, catholique également. Avec elle je continuai le dialogue que j’avais appris avec mes parents. Nous eûmes cinq enfants, trois filles et deux garçons, avec lesquels le champ de notre dialogue s’élargit.

Elza, professeur dans le primaire, puis directrice d’école, je dois beaucoup. Son courage, sa compréhension, sa capacité d’aimer, son intérêt pour tout ce que je fais, son aide jamais refusée et qu’il n’est même pas nécessaire de demander, m’ont toujours soutenu dans les situations les plus problématiques. Ce fut à partir de mon mariage que je commençai à m’intéresser systématiquement aux problèmes d’éducation. J’étudiais plus l’éducation, la philosophie et la sociologie de l’éducation que le droit, discipline dans laquelle j’étais un étudiant moyen.

Licencié en Droit à l’université – aujourd’hui appelée Université Fédérale du Pernambouc – j’essayai de travailler avec deux collègues. J’abandonnai après la première cause : une affaire de paiement. Après avoir parlé avec le jeune dentiste, débiteur timide et hésitant, dans notre bureau, je le laissai en paix : Qu’il se passe de moi en tant qu’avocat, je me passais très bien de ne l’être déjà plus !

C’est en travaillant dans un département du Service Social, quoi qu’il fût de type « assistentialiste » – SESI – que je repris mon dialogue avec le peuple, étant déjà homme. Comme directeur du Département d’Éducation et de Culture du SESI du Pernambouc et, ensuite, dans sa superintendance, de 1946 ê 1954, je fis les premières expériences qui me conduiraient plus tard ê la méthode pour laquelle je fis mes recherches initiales en 1961. Ceci eut lieu dans le mouvement de Culture Populaire de Recife dont je fus un des fondateurs et qui fut ensuite prolongé par le Service d’Extension Culturelle de l’Université de Recife dont je fus le premier directeur.

Le coup d’État, non seulement arrêta net tout l’effort que nous faisions dans le domaine de l’éducation des adultes et de la culture populaire, mais il me conduisit en prison pour près de soixante-dix jours (avec tant d’autres engagés dans le même effort). On me soumit pendant quatre jours à des interrogatoires qui continuèrent dans les IPM de Rio. Je m’en libéral en me réfugiant à l’Ambassade de Bolivie en septembre 1964. Dans la plupart des jugements auxquels je fus soumis ce que l’on voulait prouver, en plus de mon « ignorance absolue » (comme s’il y avait une ignorance absolue ou une sagesse absolue ; celle-ci n’existe qu’en Dieu) c’était le danger que je représentais.

Je fus considéré comme un « subversif international », un « traître du Christ et du peuple brésilien », « Niez-vous, demandait un des inquisiteurs, que votre méthode soit semblable à celle de Staline, Hitler, Peron et Mussolini ? Niez-vous qu’avec votre prétendue méthode, ce que vous vouliez c’était bolcheviser le pays ? …»

Ce qui m’apparaît très clairement dans toute mon expérience, dont je suis sorti sans  haine et sans désespoir, c’est qu’une vague menaçante d’irrationalisme s’est abattue sur nous : forme ou distorsion pathologique de la conscience ingénue, extrêmement dangereuse ê cause du manque d’amour dont elle se nourrit, à cause de la mystique qui l’anime.

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