Paulo Freire, un éducateur pour la paix mondiale

Récemment élu en octobre 2018, Jair Bolsonaro mène une politique éducative réactionnaire visant à détruire l’héritage de Paulo Freire au Brésil. En ciblant de manière particulièrement violente l’auteur de Pédagogie des opprimés, Bolsonaro attaque un éducateur qui a lutté toute sa vie contre les inégalités sociales à travers le monde. Cet engagement sans compris contre pour la justice sociale a valu à Paulo Freire une reconnaissance mondiale. Il reçut notamment le prix de l’éducation pour la paix de l’UNESCO en 1986. Ainsi, en s’attaquant à l’œuvre de Paulo Freire, Bolsonaro s’attaque à un symbole de paix et de justice mondial. Nous voulons ici insister sur la reconnaissance de la portée mondiale de l’œuvre de Paulo Freire en proposant une traduction française de la cérémonie organisée par l’UNESCO à Paris le 16 septembre 19861. Cette cérémonie s’organisa autour des discours de Badria al-Awadi (§1), d’Amadou Mahtar M’Bow (§2), puis de Paulo Freire (§3).

1. Discours de Mme Badria Al-Awadi (présidente du Jury international du prix UNESCO de l’éducation pour la paix)

Au terme des discussions, il a été proposé que le Directeur général décerne le « Prix Unesco de l’Éducation pour la paix 1986 » au professeur Paulo Freire – le célèbre éducateur brésilien, philosophe et historien – pour ses efforts inlassables et pour son souci constant envers ceux qui recherchent non seulement l’éducation mais aussi la libération, la dignité et la justice, sans lesquelles l’humanité ne peut pas pleinement réaliser son potentiel. J’ai le plaisir d’annoncer que le Directeur général a approuvé la recommandation du jury et a désigné le professeur Paulo Freire comme lauréat du prix 1986. Je suis particulièrement heureux de lui souhaiter la bienvenue, au nom du jury, ce soir.
Le professeur Paulo Freire est principalement connu pour son travail inlassable d’aide auprès des communautés les plus pauvres à apprendre à lire et à écrire, pas seulement dans son pays et dans le reste de l’Amérique latine, mais aussi en Afrique et en Asie où, en tant que consultant de l’Unesco et conseiller éducatif auprès du Conseil oecuménique des Églises, il a contribué, avec l’aide de son épouse Elza, à la mise en œuvre de programmes éducatifs dans les pays d’Afrique et d’Asie après leur accession à indépendance.
L’assistance qu’il leur a apportée est exemplaire par sa pertinence, par l’établissement d’une relation travail-apprentissage et par les méthodes pédagogiques utilisées fondées sur les expériences de vie des gens et par les efforts personnels. L’optimisme est l’un des traits les plus frappants de Paulo Freire. Les difficultés qu’il a rencontrées dans sa jeunesse, les épreuves personnelles qu’il a traversées, et la pauvreté, l’ignorance et le fatalisme qu’il a rencontrés tout au long de sa carrière n’ont laissé aucune trace d’amertume en lui. Sa capacité psychologique exceptionnelle à comprendre les plus humbles des hommes et des femmes et à leur faire comprendre que la connaissance est le pouvoir a fait de lui l’un des éducateurs les plus originaux de notre temps, celui dont le but ultime a été de promouvoir les droits de l’homme et une mutuelle compréhension à travers l’éducation.
L’attribution du Prix Unesco de 1986 pour l’éducation pour la paix à Paulo Freire est un gage clair de reconnaissance de ces rares qualités éducatives et humaines.

2. Discours d’Amadou Mahtar M’Bow (Directeur général de l’UNESCO)

Cette année, le jury m’a demandé d’attribuer le prix à Paulo Freire, célèbre pédagogue brésilien, qui a travaillé les 40 dernières années avec une détermination et un dévouement sans faille à assurer l’alphabétisation et l’éducation des populations les plus pauvres, leur permettant ainsi de prendre une part active à la lutte contre la pauvreté, dont l’éradication est l’une des conditions préalables et essentielles pour l’établissement d’une paix durable.
Paulo Freire, originaire du nord-est du Brésil, a commencé son travail avec des programmes d’alphabétisation des adultes dans les zones rurales les plus défavorisées. Auteur de nombreuses œuvres dont je ne citerai que Éducation: La pratique de la liberté et Méthode d’alphabétisation des adultes, il a été professeur d’histoire et de philosophie de l’enseignement supérieur à l’Université de Recife au Brésil, professeur invité au Centre d’études sur l’éducation et le développement et un membre du Centre d’étude du développement et du changement social de l’Université d’Harvard aux États-Unis. Il est à l’origine d’une méthode bien connue d’alphabétisation désignée sous le nom de «conscientisation» ou d’«éducation à la libération» qu’il a commencée à appliquer dans son propre pays, puis en Bolivie et au Chili, et ensuite dans d’autres pays du tiers monde et en particulier dans les pays lusophones d’Afrique, tels que l’Angola, le Cap Vert, la Guinée Bissau, Sao Tomé-et-Principe, ainsi qu’en Tanzanie, où il a aidé, après l’avènement de l’indépendance, à reconstruire les systèmes éducatifs nationaux.
Paula Freire a été étroitement associée à différents programmes de l’UNESCO d’alphabétisation fonctionnelle et d’éducation des adultes. Pendant dix ans, il a été conseiller spécial en éducation auprès du Conseil mondial des Églises à Genève. Depuis 1980, il est redevenu professeur d’éducation à l’Université catholique de Sao Paulo au Brésil et il a fait profité de son expérience de nombreuses équipes de jeunes enseignants et de responsables de l’éducation, notamment dans les zones rurales de son pays.
Cependant, Paulo Freire ne s’est pas contenté de promouvoir l’accès le plus large possible à l’éducation. Son travail visait à sortir les hommes et les femmes analphabètes de ce qu’il a appelé «le culture du silence », à laquelle ils sont condamnés à cause de leur incapacité à lire et écrire, afin qu’ils deviennent des membres actifs, «sujets» de l’histoire, au lieu de se résigner à être ses «objets» passifs. Pour Freire, l’éducation n’est pas neutre, mais tend en dernière analyse, soit à aliéner l’homme, soit à le libérer – et c’est à ce dernier objectif que les alphabétiseurs et les stagiaires en alphabétisation devrait aspirer. C’est pourquoi il n’a jamais hésité à sacrifier ses intérêts afin de défendre ses convictions.
La détermination et le courage avec lesquels Paula Freire a travaillé au fil des décennies – souvent en étroite collaboration avec l’UNESCO – afin de mettre en place un système d’éducation véritablement pour le peuple et de faire en sorte que les masses les plus larges aient accès à une vie de liberté et de créativité, ont, par la même occasion, favorisé à la fois les idéaux inscrits dans notre Constitution et les objectifs de l’Éducation pour la paix. Cela justifie amplement sa désignation cette année comme gagnant du prix.
J’ai donc maintenant l’honneur de présenter au professeur Paulo Freire la statuette symbolisant la paix, œuvre du sculpteur espagnol Fenosa, accompagnée d’un chèque de 60 000 dollars, au nom du Prix Unesco pour l’éducation à la paix.

3. Discours de Paulo Freire

Je pense – et pour le moment je ne suis pas en train de lire – je pense que je devrais commencer par demander aux hispanophones de cette salle de pardonner mon expression en ‘portugais-espagnol’, c’est ainsi que j’ai appris à déformer la langue espagnole, il y a des années, lors de mon séjour au Chili, un pays que je considère aussi comme le mien. Je demande aussi pardon aux interprètes, des gens merveilleux que j’ai appris à apprécier, à cause des difficultés que ma prononciation doit leur poser. Et maintenant je vais continuer à lire. Écrire le texte d’un discours est une entreprise très curieuse et très difficile, car j’ai l’habitude de dire tout ce qui me passe par la tête.

Tout au long de ma vie professionnelle, à chaque fois que j’ai fait l’expérience d’une situation comme celle dans laquelle je me trouve aujourd’hui, j’ai éprouvé un sentiment de joie, tout à fait agréable, un sentiment très personnel de joie, et en même temps une certaine sensation apparemment contradictoire d’embarras. En acceptant cet hommage pour moi-même, je l’accepte avant tout comme un hommage rendu à ce que j’ai réussi à accomplir conjointement en tant qu’éducateur avec d’autres hommes et femmes. La gêne que je ressens dans des moments comme celui-ci vient de mon être curieusement déchiré entre ce sentiment de joie et un certain désir de prendre la fuite.
Mon sentiment d’embarras s’intensifie, car, après avoir reçu une telle marque d’estime, je ne peux évidemment pas simplement partir en disant « merci  beaucoup » ; et pourtant, je ne me sens pas capable de donner un discours conventionnel.

La façon que j’ai trouvée de surmonter ce dilemme consiste principalement à prononcer des mots pour exprimer ma reconnaissance et ma gratitude. Mon objectif principal, à l’aide de ces mots, est de souligner l’importance des contributions, pour la plupart anonymes, qui ont été apportés à mon travail pratique et théorique et d’exprimer de sincères remerciements à tous ceux et à toutes celles envers qui j’ai une dette.
En réalité, rien de ce que j’ai fait il y a longtemps et que je continue de faire dans le domaine de l’éducation – dans mon propre pays et ailleurs – ne peut être compris sans que l’on prenne en compte les circonstances historiques, sociales, culturelles et politiques entourant mon travail. Je veux dire que si importante que soit la touche personnelle de ma pratique, de mes recherches, cette dimension personnelle seule ne peut pas expliquer toute ma pratique. Mon travail doit être expliqué en termes sociaux.

En pensant ainsi, depuis mon plus jeune âge, je me suis habitué à faire face humblement aux résultats, ainsi qu’au développement des efforts auxquels j’ai participé dans le domaine de l’éducation. C’est pourquoi je ne surestime ni ne sous-estime les contributions que j’ai apportées au renforcement d’une pratique et d’une compréhension progressistes de l’éducation.

Je suis toujours très critique à propos de mes propres recherches, et j’essaye constamment d’apprendre autant que j’enseigne. Je n’ai jamais fait de distinction entre enseigner et apprendre; j’ai toujours insisté sur la nécessité d’une attitude responsable vis-à-vis de l’acte d’enseigner, ce qui signifie que l’enseignant doit avoir la compétence nécessaire du point de vue des connaissances et des méthodes, la clarté politique au nom de qui et de ce qu’il enseigne et sur quoi cet enseignement doit viser. Je ne peux concevoir l’enseignement que comme une entité globale qui ne peut exister sans enseignants, ni étudiants, ni programmes, ni méthodes, ni objectifs et ni but ultime. Ce que nous avons vu dans le passé ce sont des méthodes et des théories qui ont fait la part belle soit à l’enseignant ou à l’élève ou parfois au contenu ou à la méthode.

Quand je dis qu’on apprend autant qu’on enseigne, cela ne signifie pas que je minimise de quelque façon que ce soit le devoir de l’enseignant qui est d’enseigner. Mais là, nul doute qu’il apprend lui-même en enseignant aux autres. Par exemple, apprendre de la propre incertitude de l’étudiant, de sa compréhension qui n’est pas toujours critique du processus d’apprentissage dans lequel il se trouve engagé avec son professeur.
Au moment où l’UNESCO me met au défi de rendre hommage, je ne peux pas oublier à quel point mon activité éducative a pu être enrichie, car mise au défi par mes élèves, de jeunes étudiants urbains de différentes villes du monde, ou les ouvriers agricoles et les ouvriers urbains de diverses régions du monde.

En ce moment même, assis dans mon bureau à Sao Paulo, je remplis ces pages avec des mots que je prononcerais bientôt, mon esprit est irrémédiablement tiré de cette pièce vers d’autres moments de ma vie et d’autres endroits où je suis allé, où j’ai été en contact avec tant de personnes différentes, parmi lesquelles des paysans latino-américains ou africains, nord-américains ou latins, des Indiens d’Amérique, des Noirs des ghettos nord-américains, des ethnies appelées aborigènes par les Blancs en Australie, en Nouvelle-Zélande ou des îles du Pacifique Sud, des travailleurs espagnols, portugais et italiens que j’ai rencontrés à Genève ou à Paris au moment où j’étais en exil, des étudiants d’Amérique latine, d’Europe, d’Amérique du Nord, Afrique et Asie. Il y a eu des peuples qui en Afrique, en Amérique centrale, en Amérique, aux Caraïbes et en Amérique latine se sont engagés dans une lutte qui a parfois apporté la liberté et parfois la frustration.

Ensemble avec beaucoup de ces hommes, femmes et jeunes, j’ai appris une leçon fondamentale. Leurs doutes et leurs ingéniosités m’ont souvent appris beaucoup de choses. Leurs doutes, leurs peurs, leurs incertitudes, mais aussi leurs convictions que j’ai toujours partagées, m’ont aidé à mieux voir les choses, à comprendre plus clairement ce que je pensais déjà trop bien connaître. Ce que j’ai fait est d’exercer ma curiosité en ce qui concerne leurs convictions et leurs incertitudes, leurs doutes et leurs peurs, leur connaissance fragmentaire du monde, à chaque fois, comme cela a toujours été le cas tout au long de ma vie, j’ai réfléchi à ce que j’ai fait afin d’apprendre à penser plus clairement et à mieux pratiquer.
Par mon contact avec des travailleurs urbains et ruraux, il m’est également apparu évident qu’une vision moins naïve du monde n’entraîne pas nécessairement un engagement à lutter pour transformer le monde, comme le pensent certains idéalistes.

Des anonymes, des souffrants et des exploités, j’ai surtout appris que la paix est fondamentale et indispensable, mais que la paix, c’est lutter pour elle. La paix est créée, construite sur et surmontant les réalités sociales perverties. La paix est créée, elle est construite dans la construction incessante de la justice sociale. Par conséquent, je ne crois pas en un effort appelé éducation à la paix qui, au lieu de dévoiler le monde de l’injustice, le rende opaque et a pour effet d’opprimer  les victimes encore plus. Au contraire, l’éducation que je vise est celle qui est rigoureuse, sérieuse, subtilement démocratique ou progressiste, soucieuse que les apprenants apprennent, défient et critiquent

Je ne veux pas donner l’impression à ceux qui m’écoutent en ce moment, et à ceux qui liront probablement mes paroles demain, que je sois en train de dissimuler ou de nier l’influence qu’un très grand nombre d’intellectuels, de scientifiques, de philosophes, d’éducateurs et d’hommes politiques de tous les temps et de toutes les parties du monde ont exercée, et continue d’exercer, sur moi. Je ne pense pas qu’il soit difficile de détecter ces influences dans mon travail, soit parce qu’elles sont explicitement citées ou parce que leurs idées peuvent être reconnues dans mes propres analyses.

Je suis persuadé d’une chose, sans la plupart des premières personnes mentionnées et sans la plus grande partie des secondes mentionnées, je ne serais pas ici aujourd’hui. Je souhaite exprimer ma gratitude et mes remerciements à tous, ainsi qu’à Elza, mon épouse, ma compagne, mon professeur, mon élève, ainsi qu’à ma petite-fille et à mes petits-enfants. Sans eux, j’ai la certitude que je ne serais pas ici.

Enfin, je voudrais également exprimer mes remerciements au jury international qui m’a élu éducateur pour la paix 1986, et remercier l’UNESCO, en la personne de son directeur général Général, M. Amadou-Mahtar M’Bow, et tous ceux qui, dans cette institution, ont participé de quelque manière à la réalisation de l’hommage que je reçois.

Je ne lis plus mon discours maintenant, comme pour remercier ceux qui traduisent ce que je suis en train de dire disant et en essayant de comprendre ce portugais-espagnol que je parle.

En conclusion, il me semble important de dire que je suis très conscient de la nature des hommages que je viens de recevoir. Ils n’immobilisent pas, ils ne paralysent pas, ils ne déposent pas ceux qui sont honorés. En soulignant ce qu’ils font, ils les mettent au défi de continuer à faire de mieux en mieux. Ces honneurs ont une dimension fondamentale et cachée, vis-à-vis de laquelle les honorés doivent être éveillés. Ils sont également un acte d’avertissement et d’encouragement. Les honorés ne peuvent pas dormir en paix simplement parce qu’ils ont reçu cet hommage.

Je me sens chargé de continuer à mériter cet hommage aujourd’hui.

Notes :
1 Les discours de la cérémonie sont disponibles en anglais : http://unesdoc.unesco.org/images/0012/001229/122930Eo.pdf. Le site internet Acervo Paulo Freire possède également le discours dactylographié écrit par Paulo Freire en portugais : http://www.acervo.paulofreire.org:8080/jspui/bitstream/7891/1022/3/FPF_OPF_06_002.pdf.

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