L’engagement de Paulo Freire à l’INODEP

Références : « L’engagement de Paulo Freire à l’INODEP », dans : Conscientisation, Recherche de Paulo FreireDocument de travail INODEP, Colmar, éditions d’Alsace, 1971, p.83-85.
Note : Intervention de Paulo Freire lors du colloque de l’INODEP à Chantilly en décembre 1970.

Archive : fonds du Centro de Referência Paulo Freire (Brésil), les pages manquantes (p.86-87) ont été complétées par nos soins 

Texte de l’article :

L’engagement de Paulo Freire à l’INODEP

« Je suis de plus en plus convaincu qu’il est nécessaire de témoigner par une pratique objective de notre option pour la véritable libération des hommes. D’autre part, je suis de plus en plus préoccupé de démythologiser ce qu’on appelle la conscientisation. Ceci est particulièrement important, surtout pour nous Latino -Américains qui avons mis très fort l’accent sur la conscientisation. Il faut lever des milliers d’équivoques pour éviter que ne soient récupérés le mot même et la pratique de la conscientisation.

Comme je l’ai dit en Amérique Latine, aux U.S.A. et en Europe, on parle constamment de la conscientisation comme si elle était une sorte de baguette magique qui, en touchant la réalité, la transformerait à notre goût « bourgeois ». La conscientisation apparaît à beaucoup de groupes comme si elle était née pour éviter les transformations radicales du monde, et pour faire ce miracle impossible« d’humaniser » les hommes, sans toucher à la réalité objective.

Il m’est apparu – entre autres raisons – qu’il était opportun de commencer sur d’autres fronts, la démystification de la conscientisation, en essayant de détruire les illusions idéalistes selon lesquelles on prétend changer les hommes sans changer la réalité dans laquelle ils se trouvent. En relation avec cette préoccupation, je sentais aussi, en tant qu’homme du Tiers-Monde – c’est-à-dire du monde du silence, de la dépendance, de l’oppression, de la violence, du non-être – que l’INODEP ouvrait une porte nouvelle par laquelle, hommes du Tiers-Monde et du Premier-Monde, nous passerions pour éviter de tomber dans l’erreur de ceux qui prétendent vouloir sauver le Tiers-Monde avec des «solutions-aspirines ». Leurs actions sont fondées en effet sur le principe « laissez les choses comme elles sont, on verra bien ce qui arrivera ».

Je ne m’attribue pas une mission prophétique au sein de l’INODEP, mais je me reconnais une tâche comme celle des autres ; celle de dire « assez » à des milliers d’organisations qui naissent dans le Premier-Monde, imbues d’un faux messianisme envers le Tiers-Monde et qui se présentent comme des planches de salut ; « assez » aux sauveurs du Premier-Monde qui courent goulûment vers le Tiers-Monde pour lui montrer ce qu’il doit faire – comme si le Tiers-Monde ne pouvait pas trouver lui-même des solutions à ses problèmes -; « assez » aux organisations qui dans le Premier-Monde s’associent à une idéologie domesticatrice du Tiers-Monde; « assez » à une invasion culturelle qui s’appuie sur l’invasion économique, l’impérialisme qui écrase, étouffe, tue, annihile et empêche le Tiers-Monde d’être. Si je croyais que ceux qui ont créé l’INODEP avaient l’intention d’envahir de plus en plus le Tiers-Monde, je n’aurais pas l’ingénuité de penser que, seul, je pourrais changer l’idéologie de cet organisme.

J’ai accepté d’être un compagnon avec des compagnons qui, bien que du Premier-Monde sont du Tiers-Monde à l’intérieur de l’Europe; car moi qui suis né à Recife je veux, comme homme du Tiers-Monde, donner mon appui, mon témoignage de confiance à ceux qui ont lancé l’INODEP.

Un autre élément qui m’a fait m’engager à l’INODEP est contenu dans le sigle même: c’est le développement des peuples. Il ne faut pas identifier le développement et la modernisation. À l’inverse de ce qui se dit dans beaucoup d’universités du Premier et du Tiers-Monde, il ne faut pas considérer que le développement est seulement un problème technique, sans percevoir l’arrière-plan politique et idéologique.

En tant qu’homme du Tiers-Monde, je ne puis, pour ma part, percevoir le développement en dehors de la catégorie de dépendance. Il est nécessaire d’insister sur le fait que les pôles de décision de la transformation de la société doivent être à l’intérieur de cette société. Si les pôles de décision sont en dehors de cette société qui se transforme, celle-ci peut se moderniser, mais non se développer. Développement « signifie libération », mais libération de quoi? Il ne faut pas confondre le développement du pays, l’autonomie de son existence, avec des projets de développement communautaire. Il est nécessaire de distinguer le développement du pays, du travail d’assistance accompli dans ce pays. Il faut croire aux masses populaires du Tiers-Monde. Il est nécessaire aussi de dépasser l’illusion que c’est par l’alphabétisation des adultes que l’on va provoquer le développement d’un peuple et sa libération. Il est nécessaire aussi de faire tomber l’illusion qu’en ouvrant des écoles on ferme les prisons. II faut dénoncer l’école qui fonctionne comme contrôle social.

Je suis venu à l’INODEP en homme qui croit, en homme qui ne peut rester « arrêté », en homme qui aime risquer pour, avec les autres, chercher à apprendre plus et à rectifier les erreurs. L’INODEP doit être un contexte théorique mais avoir le souci de la dialectique: je dois analyser ma praxis dans le contexte concret dans lequel je vis mais je dois aussi faire la théorie de ce que je vis. J’ai besoin du contexte théorique pour préciser, analyser mon action concrète. Voici, mes amis, les raisons pour lesquelles j’ai accepté de travailler à l’INODEP, car je considère l’INODEP comme un cadre d’apprentissage où il n’y aura ni éducateurs ni éduqués, mais des éducateurs/éduqués et des éduqués/éducateurs.

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