La parole et le silence

Références : « La parole et le silence », IRESMO 2018.
Note : Extrait de l’intervention préparatoire de Paulo Freire à l’Assemblée Mondiale de l’éducation des adultes à Buenos Aires en 1985.
Archive : fonds du Centre numérique de la documentation francophone 

Texte de l’article :

Paulo Freire : “La parole et le silence” (1985)

Extrait de l’intervention préparatoire de Paulo Freire à l’Assemblée Mondiale de l’éducation des adultes, effectuée en 1985 à Buenos Aires.

– Vertus critique de l’éducatrice ou de l’éducateur

Maintenant après ces paroles affectueuses, je voudrais dire quelques choses qui ont à voir avec le « sauvetage » de la démocratie, tout aussi incomplète qu’elle soit, aussi bien ici que dans mon pays.

Je voudrais parler d’un thème, qui comme éducateur me préoccupe beaucoup au niveau pratique et théorique. C’est le thème que j’ai l’habitude d’appeler de « réflexion critique sur les vertus de l’éducatrice ou de l’éducateur », vus non comme quelque chose avec lequel on naît, c’est à dire comme un don que l’on a reçu, mais comme une manière d’être, de faire face, de se comporter, de comprendre, manière qui se créé à travers la pratique scientifique et politique, dans la recherche de la transformation de la société injuste. Ce n’est pas une qualité abstraite qui existe face à nous, mais qui se créé avec nous (et non individuellement).

Ce ne sont pas des qualités de n’importe quel éducateur, mais de ceux qui sont engagés politiquement dans la transformation de la société injuste pour créer socialement et historiquement une société moins injuste.

Moi, cela ne m’intéresse pas d’étudier les qualités des éducateurs réactionnaires. Cela, ils n’ont qu’à le faire eux-mêmes.

– La cohérence

La première vertu ou qualité que j’aimerais souligner, qu’il n’est pas facile de créer, c’est la vertu de cohérence entre le discours que l’on tient et qui annonce le choix et la pratique qui devrait confirmer le discours.

Cette vertu souligne la nécessité de diminuer la distance entre le discours et la pratique. Quand je me réfère à cette vertu au niveau le plus haut de la lutte politique au Brésil, je dis que l’on doit diminuer la distance entre le discours du candidat et la pratique qui en résulte, de telle manière qu’ à un moment la pratique soit le discours et le discours soit la pratique.

Évidemment que dans cette tentative de cohérence, il est nécessaire de signaler, en premier lieu, qu’il n’est pas possible d’atteindre la cohérence absolue et qu’en second lieu, ce serait fastidieux.

Imaginez vous qu’une personne vive avec une telle cohérence qu’elle ne puisse pas comprendre ce qu’est l’incohérence parce qu’elle seulement cohérente. Ainsi on ne sait pas ce que c’est (rire). J’ai besoin d’être incohérent pour devenir cohérent.

Il y a cependant, un minimum de tolérance pour l’incohérence. Je ne peux pas dans mon esprit, proclamer une société socialiste, participative, dans laquelle au final les classes laborieuses assument l’histoire dans leurs mains, et en même temps reprocher à un élève d’avoir une vision critique à mon sujet en lui demandant : « Vous savez qui je suis ? ».

Pour moi, il n’est pas possible de faire un discours sur la libération et s’avérer dans mon comportement exprimer un profond manque de confiance dans les masses populaires. Il n’est pas possible de parler de participation démocratique et quand les masses arrivent sur place et prétendent parler dire : « le peuple est arrivé et la démocratie va être perdue ».

C’est pour cela que la vertu de cohérence est une vertu libératrice. Elle se déploie et conteste les demandes que la pratique organise.

– La parole et le silence

Une autre vertu qui émerge de l’expérience responsable, c’est la vertu consistant à apprendre à gérer la tension entre la parole et le silence. Cela est une grande vertu que nous les éducateurs devons apprendre à créer parmi nous. Qu’est-ce que je veux dire avec cela ? Il s’agit de travailler cette tension permanente qui se crée entre la parole de l’éducateur et le silence de l’apprenant, entre la parole de l’apprenant et le silence du professeur. Si on ne travaille pas correctement cette tension, il est possible que la parole finisse par suggérer le silence permanent des apprenants. Si je ne sais pas écouter et si je ne donne pas le témoignage aux apprenants de la parole véritable dans le fait de m’exposer à leur parole, je fini en parlant « pour ». Parler et discuter « pour » fini toujours en parlant « sur » ce qui nécessairement signifie « contre ».

Vivre passionnément la parole et le silence, cela signifie parler « avec » pour que les apprenants également parlent « avec ». Au fond, ils doivent s’assumer également comme sujets du discours. Et non comme ceux qui respirent le discours ou la parole du professeur. C’est difficile, je le reconnais, parce qu’il n’y a rien de facile. Je parle d’éducateur et d’éducatrice populaire même si je n’assume pas toujours le courage d’affronter la syntaxe machiste de nos langues qui impliquerait d’entendre les femmes dans le concept d’éducateur. Je ne peux pas comprendre, comme éducateur, que l’on n’aie pas inclus dans l’introduction de la pensée révolutionnaire l’idée de machisme. (…)

Vivre cette expérience de la tension n’est pas facile, cela demande beaucoup de soi. Il faut apprendre certaines questions basiques comme celles-là, par exemple qu’il n’y pas de question bête, il n’y a pas de réponse définitive. La nécessité d’interroger fait partie de la nature de l’être humain. L’ordre animal a dominé le monde et s’est fait homme et femme sur la base de demander et de se demander. Il est nécessaire que l’éducateur témoigne parmi les apprenants du goût pour la question et du respect de la question. Dans les séminaires d’éducation populaire, un des thèmes fondamentaux, introducteur, doit être une réflexion sur la question. La question est fondamentale, insérée dans la pratique.

Parfois, par exemple, l’enseignant perçoit dans sa classe que les élèves ne veulent pas courir le risque de demander, exactement parce que parfois ils ont peur de leurs propres camarades. Je n’ai pas de doute, sans prétendre que cela soit quelque chose en faveur du psychologisme qui est une chose horrible, c’est-à-dire que parfois quand les camarades se moquent d’une question, ils le font comme une manière d’échapper à la question dramatique de ne pas pouvoir demander, de ne pas pouvoir formuler une question.

Parfois le professeur lui-même, face à la question qui n’est pas bien formulée, esquisse un sourire, dont tout le monde comprend ce qu’il signifie à sa manière de sourire. Il ajoute à son sourire quelque chose du genre : « je suis un peu mal, demande moi plus tard ».

Cette manière de se comporter n’est pas possible car elle conduit au silence. C’est une manière d’empêcher la curiosité, sans laquelle, il n’y a pas de créativité. Celle-ci est une autre vertu qui me paraît éminemment importante.

– Subjectivité et objectivité

Une autre question qui est un peu compliquée du point de vue philosophique, c’est celle de travailler de manière critique la tension entre subjectivité et objectivité, entre la conscience et le monde, entre la pratique et la théorie, entre l’être social et la conscience.

Il est difficile de définir cette tension parce que c’est un thème qui accompagne toute l’histoire de la pensée pédagogique. C’est difficile parce que aucun d’entre nous n’échappe en marchant dans les chemins de l’histoire, à minimiser l’objectivité et à la réduire au pouvoir – qui alors se fait magique – de la subjectivité toute puissante. Alors on se dit que la subjectivité arbitrairement crée le concret, crée l’objectivité. On ne peut pas transformer le monde, la réalité, sans transformer les consciences des personnes. Cela c’est un mythe dans lequel des milliers de chrétiens sont tombés : d’abord on transforme le coeur des personnes et quand on a une belle humanité, pleine d’être angéliques, alors cette humanité fait une révolution qui est divine également (applaudissements). Cela n’existe pas, cela n’a jamais existé. La subjectivité change dans le processus de changement de l’objectivité. Je me transforme avec la transformation. Je suis fait par l’histoire en la faisant (et pas seulement moi ait ce privilège).

L’autre erreur qui est présente dans cette tension, c’est le fait de réduire la subjectivité à un pur reflet de l’objectivité. Alors cette naïveté, qui est une manière très grossière de comprendre Marx, assume que l’on doit seulement transformer l’objectivité pour que le jour suivant la subjectivité change. Ce n’est pas comme cela, parce que les processus sont dialectiques, contradictoires, processuels.

– Autocritique

Quand, je leur dit qu’il est difficile d’avancer dans les chemins de l’histoire sans souffrir de ces deux tentations, je veux dire que moi aussi j’ai eu ces tentations et que moi aussi je suis un peu trop tombé du côté de la subjectivité. Je me rappelle, par exemple, que dans L’éducation comme pratique de la liberté, j’ai eu quelques moments qui annonçaient que j’avais été piqué par le subjectivisme. Ce qui se passe, c’est que je me suis fait cette auto-critique, il y a trois ans.

Quand je lis « conscientisation », parole que je n’ai plus utilisée depuis 1972, l’impression que j’ai, c’est que le processus d’approfondissement de la prise de conscience apparaissait à certains moments de ma pratique (pour certaines raisons socio-historiques) comme quelque chose de subjectif ; parfois on est critiqué pour des critiques que ne comprend pas le temps historique de celui qui est critiqué, ce qui n’est pas juste.

J’ai fait ma critique quand je me suis aperçue que cela voulait dire que la compréhension critique de la réalité signifiait sa transformation. Cela c’est de l’idéalisme. J’ai dépassé ces phases, ces moments, ces traversées dans les chemins de l’histoire durant lesquels j’ai été piqué par le psychologisme et le subjectivisme.

– Ici et maintenant

Une autre vertu de l’éducateur et de l’éducatrice, c’est non seulement de comprendre, mais également de vivre la tension entre l’ici et l’heure de l’éducateur, et l’ici et l’heure des apprenants. Parce que dans la mesure où je comprends cette relation entre « mon ici » et « l’ici » des éducateurs, c’est ainsi que je commence à découvrir que mon « ici » est au-delà de celui des apprenants. Il n’y a pas « d’au-delà » sans « ici », ce qui est évident. Je reconnais seulement qu’il y un « ici » parce qu’il y a quelque chose de différent qui est « l’au-delà », et qui me dit que « ici » c’est « ici ». S’il n’y avait pas un « au-delà », je ne comprendrais pas le « ici ». Si je suis dans un rue, il n’y a que trois positions fondamentales : au milieu- et on court le risque surtout au Brésil de mourir – en se mettant d’un côté ou de l’autre. Les autres positions sont des variantes de ces positions de base.

Si je suis d’un côté et que je veux aller vers l’autre, je dois traverser la rue parce que si non, je n’arrive pas. Je pense que, pour le moins jusqu’à la fin du siècle la solution sera la même.

C’est pour cette raison que personne n’arrive là-bas en partant de là-bas. C’est quelque chose que nous, les politiques éducateurs et les éducateurs politiques, nous oublions, c’est cela respecter la compréhension du monde, de la société, du savoir populaire et du sens commun. Au nom de la justesse du jugement que les éducateur parfois jugent posséder, ils déclarent que les masses populaires ont besoin de ce savoir, oubliant que nous ignorons la perception des groupes populaires, leur quotidien, la vision qu’ils ont de la société. Ainsi, nous prétendons partir de notre « ici ».

Je ne suis pas en train de dire (comme disent certains de mes critiques au Brésil qui ne savent pas me lire bien et qui parfois ne lisent pas le texte que l’auteur a écrit, mais le texte qu’ils voudraient qu’il ait écrit) que les éducateurs devraient en rester de manière permanente au niveau populaire. Je crois qu’il y a une différence très grande entre rester et partir, et je parle de partir du niveau auquel le peuple se trouve pour parvenir au-delà, il faut passer par le ici.

Cela représente une grande tension parce qu’ici réside toute la tension entre les travailleurs et leur développement.

Les politiques éducateurs et les éducateurs politiques, nous ne devons jamais oublier, de respecter la compréhension du monde, de la société, le savoir populaire, et le sens commun.

– Le spontanéisme et la manipulation

Il y a une autre question qui est comment éviter de tomber dans des pratiques spontanéistes, sans tomber dans des postures manipulatrices. La question c’est qu’il y en a qui pensent que le contraire du spontanéisme, c’est d’être manipulateur et que le contraire d’être manipulateur, c’est d’être spontanéiste. Non, ce n’est pas comme cela. Le contraire de ces positions, c’est ce que j’appelle une position substantiellement démocratique, radicalement démocratique.

A ce niveau, je voudrai dire qu’il n’y a pas à avoir peur de prononcer la parole démocratie. Parce qu’il y a beaucoup de gens, qui en écoutant cette parole, l’associe avec la sociale-démocratie, et immédiatement avec le réformisme. Moi, quand je l’entend, je l’associe avec le socialisme et la révolution.

– Théorie et pratique

Une autre vertu, c’est de vivre intensément la relation profonde entre la pratique et la théorie, non pas comme une juxtaposition, comme une superposition, mais comme une unité contradictoire. De telle manière, que la pratique ne soit pas une sous-théorie, mais qu’elle ne puisse se dispenser de théorie. Il faut penser la pratique pour, théoriquement, pouvoir améliorer la pratique.

Faire tout cela demande un sérieux fantastique, une grande rigueur (et non pas de la superficialité), de l’étude, de la création d’une sérieuse discipline. Cette façon de penser que tout ce qui est théorique est mauvais, c’est quelque chose d’absurde, et c’est absolument faux. Il faut lutter contre cette affirmation. Il ne faut pas nier le rôle fondamental de la théorie. Cependant, la théorie cesse d’avoir une quelconque répercussion, s’il n’y a pas une pratique qui motive la théorie.

(…)

– Patience et impatience

Une autre vertu, c’est celle d’apprendre à expérimenter la relation intense entre patience et impatience, de telle manière que jamais ne se rompt la relation entre les deux postures. Si l’un souligne la patience, il tombe dans le discours traditionnel qui dit « Aie de la patience mon fils, parce que le royaume du ciel sera à toi ». Le royaume doit être fait ici même avec une impatience fantastique.

Maintenant, si nous rompons cette relation (qui est tant dynamique comme celle de la théorie et de la pratique, de l’existence et de l’être) au profit de l’impatience, nous tombons dans l’activisme qui oublie que l’histoire existe. Au nom d’une posture dialectique révolutionnaire, nous tombons dans un idéalisme subjectivisme. Nous en arrivons à programmer, à analyser une réalité qui existe seulement dans la tête du révolutionnaire. Cela n’a rien à voir avec la réalité. Cela est hors d’ici.

Nous devons être patiemment impatient ou impatiemment patients.

J’ai appris ces choses (bonnes ou mauvaises) d’un homme de pratique, qui ne fut jamais individualiste parce qu’il vivait dans la pratique sociale. Je n’ai jamais pu parler avec lui parce qu’ils l’ont tué avant que je le connaisse personnellement. Le défi d’étudier une œuvre, une pratique, celle d’Amilcar Cabral, le grand leader révolutionnaire de Guinée Bissau. Il avait exactement cette vertu qu’ont également les camarades du Nicaragua, qui sont patiemment impatients ou impatiemment patients. Jamais seulement patients et jamais seulement impatients.

Cela a avoir avec la compréhension de la réalité, des limites historiques qui, par cela même qu’ils sont historiques, nous punissent quand nous désobéissons à leurs lois. Cela c’est ce que les éducateurs nous devons créer chez les autres.

– La lecture du texte et du con-texte

Finalement, je dirai que tout cela a avoir avec la relation de la lecture du texte et la lecture du con-texte du texte ou du contexte de l’intellect. Cela est une des vertus que nous devrions vivre pour témoigner aux apprenant quelque soit le niveau d’instruction (universitaire, basique ou de l’éducation populaire), l’expérience indispensable de lire la réalité, sans lire les paroles. Pour que y compris, on puisse comprendre les paroles. Toute la lecture du texte présuppose une grande rigueur dans la lecture du contexte.

– Le Moyen-Age au XXIe siècle

Finalement, je voudrais faire mienne les paroles que l’on a dit ici au sujet de Fray Leonard Boff. Il est nécessaire de me voir comme un homme qui défend la parole contre le silence, qui comprend la tension entre la parole et le silence. Je voudrais faire part de ma protestation de cette invasion enseignée du Moyen-Age en plein XXI siècle.

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