La dépendance

Références : « La dépendance », dans : Conscientisation, Recherche de Paulo FreireDocument de travail INODEP, Colmar, éditions d’Alsace, 1971, p.50-51.
Note : Extrait d’une conférence de Paulo Freire : World development – Challenge to the Churches – the report of the conference on world cooperation for development – Avril 1968.
Archive : fonds du Centro de Referência Paulo Freire (Brésil), les pages manquantes (p.86-87) ont été complétées par nos soins 

Texte de l’article :

Les sociétés peuvent subir une transformation économique de deux manières, selon le pôle de décision de la transformation elle-même. D’un côté, nous avons des changements pour lesquels le pôle de décision se situe en dehors de la société; de l’autre, des changements dont le pôle de décision est à l’intérieur de la société. Dans la première hypothèse, la société est le simple objet de l’autre ou des autres: c’est, dans le langage hégélien, un « être-pour-l’autre ». Dans la seconde hypothèse la société agit comme sujet ou « être-pour-soi-même ». La modernisation et le développement représentent ces deux types de changement différent. Ainsi, le concept de développement est-il lié au processus de

libération des sociétés dépendantes, tandis que l’action modernisante caractérise la situation concrète de dépendance. Il est donc impossible que nous comprenions le phénomène du sous-développement sans avoir une perception critique de la catégorie de dépendance. Le sous-développement, en réalité, n’a pas sa « raison » en lui-même, bien au contraire, sa « raison » est dans le développement.

De cette manière, la tâche fondamentale des pays sous-développés – l’engagement historique de leurs peuples – est de dépasser leur « situation-limite » de sociétés dépendantes, pour devenir des « êtres-pour-eux-mêmes ». Sans ce dépassement, ces sociétés continueront à faire l’expérience de la « culture du silence » qui, résultant des structures de dépendance, renforce ces structures. Il y a donc une relation nécessaire entre dépendance et « culture du silence ». Être silencieux, c’est ne pas avoir une voix authentique, c’est suivre les prescriptions de ceux qui parlent et imposent leurs mots. Parvenir à l’état « d’être-pour-eux-mêmes » représente pour les sociétés sous-développées ce que j’appelle le possible « non-expérimenté ».

La situation-limite dans laquelle elles se trouvent les défie et, en même temps, les aide à comprendre de mieux en mieux les causes réelles de leur dépendance. Mais, plus la situation-limite est dévoilée, plus « le possible non expérimenté » devient une situation-limite pour ceux qui leur imposent leurs paroles.

Le développement-libération est donc, d’une part le « possible non-expérimenté » des sociétés dépendantes et, d’autre part, la situation-limite des sociétés dirigeantes.

Ainsi la modernisation qui stimule uniquement l’apparition de la parole dans les sociétés dépendantes ne va-t-elle pas au-delà des pures réformes de structures. Ce processus, partant de l’extérieur, maintient l’état de dépendance de ces sociétés qui peuvent, cependant, avoir l’illusion de devenir sujets de leurs décisions. Pour cette raison, la modernisation entraîne « l’invasion culturelle » qui déforme l’être de la société envahie, laquelle devient une sorte de caricature d’elle-même.

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