Action culturelle et révolution culturelle

Références : « Action culturelle et révolution culturelle », dans : Conscientisation, Recherche de Paulo FreireDocument de travail INODEP, Colmar, éditions d’Alsace, 1971, p.71-77.
Note : Extraits de l’ouvrage Acción cultural para la libertad, Santiago, ICIRA, 1968 (édition anglaise : Cultural action for freedom, Harvard Educational Review, Center for the Study of Development and Social Change, Monograph Series nº. 1, Cambridge, Mass., 1970).
Archive : fonds du Centro de Referência Paulo Freire (Brésil), les pages manquantes (p.86-87) ont été complétées par nos soins 

Texte de l’article :

Action culturelle et révolution culturelle

Dans une perspective non dualiste, la pensée et le langage qui constituent un tout se réfèrent toujours à la réalité du sujet pensant. La pensée-langage authentique s’engendre dans une relation dialectique entre le sujet et sa réalité culturelle et historique concrète. Dans les processus culturels aliénés qui caractérisent les sociétés dépendantes ou sociétés-objets, la pensée-langage elle-même est aliénée. Il en résulte que ces sociétés pendant les périodes d’aliénation les plus intenses n’ont pas une pensée authentique qui leur soit propre. La réalité telle qu’elle est pensée ne correspond pas à la réalité objectivement vécue mais plutôt à la réalité dans laquelle l’homme aliéné imagine qu’il se trouve. Cette pensée n’est un instrument valable ni dans la réalité objective à laquelle l’homme aliéné n’est pas lié en tant que sujet pensant, ni à la réalité imaginée et attendue.

Dissocié de l’action que suppose une pensée authentique, ce mode de pensée est perdu dans des mots faux et inefficaces.

Irrésistiblement attiré par le style de vie de la société dirigeante, l’homme aliéné est un homme nostalgique, jamais vraiment engagé dans son monde.

Paraître, plutôt qu’être, est un de ses désirs aliénés. Sa pensée, et la manière dont il exprime le monde, sont généralement un reflet de la pensée et de l’expression de la société dirigeante. Sa culture aliénée l’empêche de comprendre que sa pensée et son expression du monde ne peuvent être acceptées au-delà de ses frontières, à moins qu’il ne soit fidèle à son monde particulier. C’est seulement dans la mesure où il sent et connaît de manière réflexive son propre monde particulier pour l’avoir ressenti comme la médiation d’une praxis collective transformatrice, que sa pensée et son expression auront une signification au-delà de ce monde.

Supposons que nous devions présenter à des groupes des classes dominées les codifications qui représentent leur imitation des modèles culturels des dominateurs – une tendance naturelle de la conscience opprimée à un moment donné. Les personnes dominées, par un mouvement d’auto-défense, ne reconnaîtraient probablement pas la vérité de la codification.

Cependant, en approfondissant leur analyse, elles commenceraient à comprendre que leur imitation apparente des modèles des dominateurs est le résultat de l’intériorisation de ces modèles; surtout des mythes de « supériorité » des classes dominantes qui font que les dominés se sentent inférieurs. Ce qui, en réalité, est pure intériorisation semble être de l’imitation au sein d’une analyse naïve. À la base, quand les classes dominées reproduisent le style de vie des dominateurs, c’est parce que les dominateurs vivent « dans » les dominés. Les dominés ne peuvent rejeter les dominateurs qu’en se distanciant. Alors seulement, ils peuvent les reconnaître comme leur antithèse.

Dans la mesure où l’intériorisation des valeurs des dominateurs n’est pas seulement un phénomène individuel mais un phénomène social et culturel, on doit effectuer le rejet par une action culturelle dans laquelle la culture nie la culture. La culture, c’est-à-dire, un produit intériorisé qui conditionne les actes ultérieurs des hommes, doit devenir l’objet de leur connaissance pour qu’ils puissent percevoir sa puissance de conditionnement. L’action culturelle a lieu au niveau de la superstructure.

Elle peut seulement être comprise par ce qu’Althuser appelle « la dialectique de la sur-détermination ». Cet outil analytique nous empêche d’avoir recours à des explications mécanistes ou, ce qui est pire, à une action mécaniste. Si l’on a compris cela, on ne peut être étonné par le fait que les mythes culturels demeurent quand l’infrastructure a été transformée, même par la révolution.

Quand la création d’une nouvelle culture est appropriée mais qu’elle est empêchée par un « résidu» culturel intériorisé, on doit expulser ce résidu, ces mythes, par des moyens culturels. L’action culturelle et la révolution culturelle constituent, à différents moments, les modes de cette expulsion.

Les étudiants doivent découvrir les raisons qui se cachent derrière la plupart de leurs attitudes vis-à-vis de la réalité culturelle et ainsi l’affronter d’une manière nouvelle. « La ré-admiration » de leur précédente « ad-miration » est nécessaire pour provoquer ce changement. Les étudiants acquièrent une capacité de connaissance critique – bien au-delà de la simple opinion – en dévoilant leurs relations avec le monde historico-culturel dans lequel et avec lequel ils existent.

Une pédagogie utopique de dénonciation et d’annonciation comme la nôtre devra être un acte de connaissance de la réalité dénoncée au niveau de l’alphabétisation et de la post-alphabétisation qui sont, dans chaque cas, une action culturelle. C’est pourquoi on met l’accent sur la problématisation continuelle des situations existentielles des étudiants telles qu’elles sont représentées dans les images codifiées. Plus la problématisation progresse, plus les sujets pénètrent l’essence de l’objet problématisé, et plus ils sont capables de dévoiler cette essence. Plus ils la dévoilent, plus leur conscience naissante s’approfondit, conduisant ainsi à la conscientisation de la situation par les classes pauvres.

Leur auto-insertion critique dans la réalité, c’est-à-dire leur conscientisation, fait de la transformation de leur état d’apathie en un état utopique de dénonciation et d’annonciation, un projet « viable ».

Le projet révolutionnaire conduit à une lutte contre les structures oppressives et déshumanisantes. Dans la mesure où il cherche à affirmer des hommes concrets qui se libèrent, toute concession irréfléchie aux méthodes de l’oppresseur représente toujours un danger et une menace pour le projet révolutionnaire lui-même. Les révolutionnaires doivent exiger d’eux-mêmes une très forte cohérence.

En tant qu’hommes, ils peuvent faire des fautes, ils peuvent se tromper, mais ils ne peuvent se conduire comme des réactionnaires et s’appeler révolutionnaires. Ils doivent adapter leur action aux conditions historiques, en tirant profit des possibilités réelles et uniques qui existent. Ils doivent chercher les moyens les plus efficaces et les plus adaptés pour aider les gens à passer des niveaux de conscience semi-intransitive ou transitive-naïve au niveau de conscience critique. Cette préoccupation qui est authentiquement libératrice, est contenue dans le projet révolutionnaire lui-même.

Ayant sa source dans la praxis des leaders et des hommes de la base, tout projet révolutionnaire est fondamentalement « action culturelle » en devenant « révolution culturelle ».

La conscientisation est plus qu’une simple prise de conscience. Elle suppose à la fois, le dépassement « de la fausse conscience » , c’est-à-dire d’un état de conscience semi-intransitif ou transitif-naïf et une meilleure insertion critique de la personne conscientisée dans une réalité démythologisée.

C’est pourquoi la conscientisation est un projet irréalisable pour la droite. La droite est, par nature, incapable d’être utopique, elle ne peut donc critiquer une forme d’action culturelle qui conduirait à la conscientisation. Il ne peut y avoir de conscientisation des gens sans une dénonciation radicale des structures déshumanisantes allant de pair avec la proclamation d’une nouvelle réalité que les hommes peuvent créer. La droite ne peut se démasquer et elle ne peut pas non plus donner au peuple les moyens de la démasquer plus qu’elle ne le souhaite. Quand la conscience populaire s’éclaire, sa propre conscience augmente mais cette forme de conscientisation ne peut jamais se transformer dans une praxis qui conduise à la conscientisation des gens. Il ne peut y avoir de conscientisation sans dénonciation des structures injustes, ce que l’on ne peut attendre de la droite. Il ne peut pas non plus y avoir de conscientisation populaire pour la domination. C’est seulement pour la domination que la droite invente de nouvelles formes d’action culturelle.

Ainsi, les deux types d’action culturelle sont-ils antagoniques.

Tandis que l’action culturelle pour la liberté se caractérise par le dialogue et que son but principal est de conscientiser les masses, l’action culturelle pour la domination s’oppose au dialogue et sert à domestiquer les masses. L’une problématise, l’autre émet des slogans. Puisque l’action culturelle pour la liberté est engagée dans le dévoilement scientifique de la liberté, c’est-à-dire, dans l’exposition des mythes et des idéologies, elle doit séparer l’idéologie de la science. Althusser insiste sur cette nécessaire séparation.

L’action culturelle pour la liberté ne peut se contenter ni « des mystifications de l’idéologie », comme il les appelle, ni d’une « simple dénonciation morale des mythes et des erreurs », mais doit entreprendre une « critique rationnelle et rigoureuse (de l’idéologie) ». Le rôle fondamental de ceux qui sont engagés dans une action culturelle pour la conscientisation, n’est pas à proprement parler de fabriquer l’idée libératrice, mais d’inviter les hommes à saisir avec leur esprit la vérité de leur réalité. . .

. . . Les limites de l’action culturelle sont fixées par la réalité oppressive elle-même et par le silence imposé par l’élite au pouvoir. La nature de l’oppression détermine donc la tactique qui est nécessairement différente de celle employée par la révolution culturelle. Tandis que l’action culturelle pour la liberté affronte le silence, en même temps comme un fait extérieur et comme une réalité intérieure, la révolution culturelle l’affronte seulement comme une réalité intérieure. L’action culturelle pour la liberté et la révolution culturelle représentent toutes deux un effort pour refuser la culture dominante sur le plan culturel, avant même que la nouvelle culture qui provient de ce refus soit devenue réalité. La nouvelle réalité culturelle elle-même fait continuellement l’objet d’un refus au profit de l’affirmation croissante des hommes. Cependant, dans la révolution culturelle, ce refus se produit en même temps que la naissance de la nouvelle culture au sein de l’ancienne.

L’action culturelle et la révolution supposent la communion entre les leaders et le peuple en tant que sujets transformant la réalité. Dans la révolution culturelle, la communion est si intense que les leaders et le peuple deviennent comme un seul corps contrôlé par une observation permanente de soi-même.

L’action culturelle et la révolution culturelle sont fondées sur une connaissance scientifique de la réalité, mais dans la révolution culturelle la science n’est plus au service de la domination. Dans deux domaines cependant, il n’y a pas de distinction entre l’action culturelle pour la liberté et la révolution culturelle. Toutes deux en effet sont engagées dans la conscientisation, et leur nécessité s’explique par la « dialectique de la surdétermination ».

Nous avons parlé du défi actuellement lancé à l’Amérique latine en son évolution historique. Nous croyons que d’autres régions du Tiers-Monde correspondent à notre description, bien que chacune ait des traits particuliers. Si les chemins qu’elles suivent doivent conduire à la libération, elles ne peuvent passer à côté de l’action culturelle pour la conscientisation. . .

. . . Avant de préciser les deux moments distincts mais essentiellement liés de l’action culturelle et de la révolution culturelle, résumons nos idées précédentes sur les niveaux de conscience. On a établi une relation explicite entre l’action culturelle pour la liberté dont la conscientisation est l’entreprise principale et le dépassement des états de conscience semi-transitifs et transitifs-naïfs par la conscience critique. On ne parvient pas à la conscience critique par le seul effort intellectuel mais par la praxis – par l’union authentique de l’action et de la réflexion. On ne peut refuser aux hommes une telle action réflexive. Si on le faisait, les hommes ne seraient que des pions activistes dans les mains de leaders qui se réserveraient le droit de prendre des décisions. La gauche authentique ne peut manquer de favoriser le dépassement de la fausse conscience des hommes, à quelque niveau qu’elle existe, alors que la droite est incapable de le faire. Pour maintenir son pouvoir, la droite a besoin d’une élite qui pense pour elle et l’aide à réaliser ses projets. Les leaders révolutionnaires ont besoin des hommes pour faire du projet révolutionnaire une réalité, mais d’hommes qui deviennent de plus en plus conscients de manière critique.

Quand la réalité révolutionnaire prend forme, la conscientisation continue à être indispensable.

C’est l’instrument qui sert à éliminer les mythes culturels qui demeurent dans l’esprit des masses en dépit de la réalité nouvelle. De plus, c’est une force qui s’oppose à la bureaucratie menaçant de tuer la vision révolutionnaire et qui domine les gens au nom même de leur liberté. Finalement la conscientisation est une défense contre une autre menace, celle de la mythification potentielle de la technologie dont la nouvelle société a besoin pour transformer ses infrastructures retardataires.

Deux directions possibles sont ouvertes à la conscience populaire transitive. La première est de passer d’un état de conscience naïf à un niveau de conscience critique, – « le maximum de conscience potentielle » de Goldman. La deuxième est le passage de l’état de conscience transitif à sa forme pathologique – celle de la conscience fanatique « ou irrationnelle ». Cette forme a un caractère mythique qui remplace le caractère magique des états de conscience semi-intransitifs et transitifs-naïfs. La « massification » – phénomène des sociétés de masse – débute à ce niveau. La société de masse n’est pas à associer avec la montée des masses dans le processus historique, comme une vision aristocratique du phénomène pourrait le présenter.

Il est vrai que la montée des masses avec leurs exigences et leurs demandes, les rend présentes dans le processus historique, quelque naïve que soit leur conscience -phénomène qui accompagne l’éclatement des sociétés closes sous l’impact des premiers changements de l’infrastructure. Toutefois, la société de masse arrive beaucoup plus tard. Elle apparaît dans des sociétés complexes et hautement technicisées. Pour fonctionner, ces sociétés ont besoin de spécialités qui deviennent des « spécialismes » et de rationalité qui dégénèrent en un irrationalisme, créateur de mythes.

Si l’on considère que la technologie n’est pas seulement nécessaire, mais qu’elle représente une partie du développement naturel de l’homme, la question qui se pose aux révolutionnaires est de savoir comment éviter les déviations mythiques de la technologie. Les techniques de « relations humaines » ne constituent pas la réponse, car, en dernière analyse, elles ne sont qu’une autre manière de domestiquer et d’aliéner les hommes pour qu’ils servent une productivité accrue. Pour cette raison et pour d’autres que nous avons exposées au cours de cet essai, nous insistons sur l’action culturelle pour la liberté. Cependant, nous n’attribuons pas à la conscientisation un pouvoir magique, ce qui serait la mythifier. La conscientisation n’est pas une baguette magique pour les révolutionnaires, mais une dimension de base de leur action réflexive. Si les hommes n’étaient pas « des entités conscientes », capables d’agir et de percevoir, de savoir et de re-créer; s’ils n’étaient pas conscients d’eux-mêmes et du monde, l’idée de conscientisation n’aurait aucun sens – et, il en serait de même de l’idée de révolution. On entreprend des révolutions pour libérer les hommes, précisément parce que les hommes peuvent savoir qu’ils sont opprimés et être conscients de la réalité oppressive dans laquelle ils vivent.

Mais puisque, comme nous l’avons vu, la conscience des hommes est conditionnée par la réalité, la conscientisation est tout d’abord un effort pour délivrer les hommes des obstacles qui les empêchent d’avoir une perception claire de la réalité. Dans ce sens, la conscientisation procède au rejet des mythes culturels qui troublent la conscience des hommes et en font des êtres ambigus.

Parce que les hommes sont des êtres historiques incomplets et qu’ils ont conscience d’être incomplets, la révolution est une dimension humaine aussi naturelle et permanente que l’éducation. Seule, une mentalité mécaniste pense que l’éducation peut cesser à un certain niveau ou que la révolution peut être arrêtée quand elle a obtenu le pouvoir. Pour être authentique, une révolution doit être un événement continu, sinon, elle cessera d’être une révolution et deviendra une bureaucratie sclérosée.

La révolution est toujours culturelle, que ce soit pendant la phase de dénonciation d’une société oppressive et de proclamation de la venue d’une société juste ou pendant la phase où elle inaugure une nouvelle société. Dans la nouvelle société, le processus révolutionnaire devient révolution culturelle.

Pour finir, expliquons les raisons pour lesquelles nous avons parlé d’action culturelle et de révolution culturelle comme des moments distincts du processus révolutionnaire. On mène l’action culturelle pour la liberté contre l’élite dominatrice au pouvoir, tandis que la révolution culturelle se déroule en accord avec le régime révolutionnaire – quoique cela ne signifie pas qu’elle soit subordonnée au pouvoir révolutionnaire. Toute révolution culturelle présente la liberté comme son but ; au contraire, l’action culturelle, si elle est menée par un régime oppressif, peut être une stratégie de domination : dans ce cas, elle ne peut jamais devenir révolution culturelle.

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